Ecrivains
chiliens de Paris: Adriana
CASTILLO-BERCHENKO |
In Cahiers d'Etudes Romanes, Nouvelle série, Aix-en-Provence, n° 14, vol 2, Equipe d'Accueil d'Etudes romanes, Université de Provence, 2005, pp. 277-288. |
1)
Ce procédé n’a rien d’innocent. Il est utilisé
par l’auteur pour mettre en avant son savoir, sa maîtrise
de la langue étrangère et souligner au passage son appartenance
sociale, sa condition de membre de l’élite bourgeoise cultivéé. 3)
Le roman paraît d’abord comme feuilleton dans le journal La
voz de Chile, le long de l’année 1862. A la fin de cette
année, Martín Rivas est publié en volume dans la
« Collection Littéraire » éditée par
le même journal. Alberto Blest Gana (1830-1920), narrateur et diplomate
chilien plurilingue (espagnol, français, anglais), est considéré
le premier grand romancier chilien. Il arrive en France à 16 ans,
poursuit ses études à l’Ecole de Saint Cyr, fait carrière
de diplomate en France, Angleterre et Ets-Unis. Sa filiation littéraire
avec H. de Balzac et E. Zola est indéniable. Auteur de nombreux
romans. 7)
Waldo Rojas (Chili, 1944), poète et historien, commence à
écrire dans les années 1960. Après le coup d’Etat
en 1973, il part en exil en France où il arrive en 1974. Il compte
déjà avec plusieurs recueils publiés en espagnol
au Chili. Dans les années 1970 il est considéré dans
son pays comme l’un des poètes importants de la jeune génération
montante. Oeuvres: Agua removida, 1964; Pájaro en tierra, 1965;
Príncipe de naipes, 1966, Cielorraso, 1971. W. Rojas commence à
publier en France dans les années 1980.
14)
Mauricio ELECTORAT, « Panne sèche ou pourquoi je n’ai
pas écrit un seul poème depuis que je suis à Paris
» in Autre départ… Op. Cit., pp. 17-21. Nous ne présentons
ici que l’incipit de ce long poème mais on peut déjà
constater chez lui la forte empreinte de la culture française du
langage populaire urbain et d’un espace géographique français.
M. Electorat est bilingue et a fait études à l’Alliance
Française à Santiago du Chili. 16)
La traduction d’une œuvre de poésie est sans aucun doute
un procédé de réécriture de même que
l’auto-traduction, car la translation d’un texte d’une
langue à une autre implique un effort créateur, une sensibilité,
une pénétration autre du texte traduit. En plus d’un
savoir linguistique, d’un parfait maniement de la langue, le traducteur
ou auto-traducteur doit avoir recours à une sensibilité
et à un sens esthétique développé.
18)
Les activités professionnelles des créateurs sont variées:
enseignants, fonctionnaire international, employé de bibliothèque,
veilleur de nuit, etc. L’activité créatrice des poètes,
artistes plastiques et traducteurs ne constitue en aucun cas pour eux
un gagne-pain.
20
) Gustavo MUJICA « Algo sobre Editions GrilloM (1984-1990) »
in Autre départ... Op. Cit., pp.46. 22) Quelques titres sont Escrito por las olas. Écrit par les vague de G. Mujica ; Príncipe de naipes. Prince du jeu de cartes de W. Rojas ; Fragmentos. Fragments de J. L. Martínez ; Un buey sobre mi lengua. Un boef sur ma langue de M. Electorat. 23) En ce sens, le recueil de G. Mujica La luna me viene muy luz. La lune me va très lumière (trad. P. Jerez) est probablement l’exemple le plus frappant de modernité expressive. Dans ces poèmes Mujica s’adonne à une quête linguistique et esthétique jusqu’au-boutiste, extrême. Les mots, les vers bougent, se construisent et déconstruisent, le discours est mobile, hybride, l’expression haletante et le lyrisme exacerbé. Cet ouvrage ainsi que l’étonnant Glosario del amor chileno (Glossaire de l’amour chilien) 1987, en espagnol constituent le sommet des excellentes Editions GrilloM. La collection complète des recueils poétiques GrilloM se trouve déposée à la Bibliothèque Nationale François Mitterrand. Bibliographie
BERCHENKO,
P., "Stratégies de l'édition de la poésie
chilienne de l'exil en France (1973-1990)" in Les stratégies
des écrivains des Amériques pour faire connaître leurs
oeuvres en France. Traduction, bilinguisme, auto-édition, Centre
d'Études de la Traduction, Université de Metz, 2001, pp.
85-98. |
Résumé L’étude s’intéresse aux relations entretenues par les écrivains chiliens avec l’espace culturel, notamment littéraire et linguistique français. Ces relations marquées tout d’abord par l’articulation centre (France)-périphérie (Chili) se caractérisent par une remarquable évolution depuis le XIXème siècle. Elles vivent un moment de grande fulgurance dans les premières décennies du XXème siècle puis elles dépérissent pour après renaître avec vigueur à partir des années 1980. Ces trois moments sont analysés notamment à partir de la modification du rapport des auteurs chiliens avec la langue française. Ce rapport évolue de la fascination qu’exerce la langue et le désir d’imitation du modèle qu’elle éveille (XIXème siècle et début du XXème siècle) à la compréhension et rationalisation de sa nature et son fonctionnement à partir des années 1980. Ce processus évolutif est envisagé à travers les besoins que les écrivains chiliens ont ressenti de créer dans « l’autre langue ». L’étude s’achève par l’analyse d’un cas spécifique : celui des Editions GrilloM de poésie chilienne bilingue dans les années 1980-1990.
La présence discrète de la culture française dans les Beaux-Arts et les Lettres chiliennes ne date pas d’aujourd’hui. Elle s’insinue et se manifeste dès le début du XIXème siècle – et même avant – comme modèle culturel, en plus de politique et social, digne d’être pris comme exemple. Nombreux sont les jeunes représentants des élites intellectuelles républicaines envoyés par leur gouvernement – à cette période, première moitié du XIXème siècle, le Chili est une république naissante s’ayant libérée récemment de l’Espagne – parfaire une formation culturelle en France. Ces jeunes entameront en plus d’un perfectionnement scientifique, un véritable apprentissage de connaissances et pratiques culturelles, artistiques et littéraires. Tout ce processus demande, cela va sans dire, une maîtrise parfaite de la langue française parlée et écrite ainsi que l’approfondissement évident d’un savoir diversifié. Dans cet ordre de choses et, en ce qui concerne la littérature nationale, déjà à partir dès années 1850 on peut reconnaître la trace de la filiation esthétique française dans certaines œuvres poétiques et narratives chiliennes. Cette trace se concrétise parfois par la mention significative d’un grand homme des Lettres reconnu, Victor Hugo ou Jean-Jacques Rousseau, par exemple ; par une citation textuelle d’un poète aimé – Alfred de Musset ou Théophile Gautier, auteurs lus par les héros de fiction de la période – ou, plus explicitement, par l’utilisation, « élégante et raffinée », de la langue, un lexique français directement transcrit et accompagné d’un signalement typographique singulier indiquant un renvoi en note où l’on énonce « en français à l’original », suivi d’une traduction.(1) Ainsi donc, avec une belle subtilité, la langue, la littérature, les Arts et la culture française pénètrent et imprègnent la culture nationale chilienne et ses œuvres écrites en langue espagnole du Chili. On peut déceler alors sa trace aussi bien dans des textes journalistiques que dans des œuvres littéraires.(2) Elle – cette marque d’une présence francophile – transparaît doublement : comme vision du monde et comme trait d’écriture. Une œuvre phare du roman romantique chilien du XIXème siècle – Martín Rivas de Alberto Blest Gana (3)– reflète clairement la présence de la langue, la culture et la littérature françaises. Elle se montre à la fois comme texte : au niveau de l’énonciation d’une vision du monde d’une part ; au niveau discursif, d’autre part, avec l’usage abondant d’un lexique et même des phrases entièrement énoncées en langue française. Ces marques se trouvent dans les discours directs des personnages et dans le continuum narratif. (4) L’œuvre de Alberto Blest Gana constitue sans aucun doute une démonstration frappante – une parmi d’autres –du poids très important qu’atteint l’influence culturelle de la France sur la jeune république sud-américaine. Mais cette influence française est surtout Paris qui l’incarne pour les Chiliens de la fin du XIXème siècle. La ville et le pays dont elle est la centre s’érigent comme modèle de civilisation, progrès et culture, digne d’être imité. Paris, la vie parisienne, la langue française, les Arts et la littérature représentant dès lors un canon, un paradigme de perfection et de beauté. Le changement de siècle et l’émergence progressive des esthétiques d’avant-garde ne fait qu’accroître le prestige culturel, artistique et littéraire de Paris, la France et sa langue. Les intellectuels, artistes et écrivains chiliens de la première moitié du XXème siècle sont ainsi formés dans la voie de la filiation française. Bon nombre de jeunes créateurs appartenant à l’élite sociale font alors le voyage en Europe ; ils partent en quête du séjour à Paris et l’expérience est vécue comme une authentique initiation. L’aspiration des artistes issus des classes moyennes de la société et ne pouvant pas, pour des raisons économiques, se déplacer en France, entament pour sa part des études spécialisées de langue française. Tel est, par exemple le cas de Pablo Neruda.(5) Le rayonnement culturel, artistique et littéraire français devient, entre 1900 et 1940, déterminant dans l’évolution de la société chilienne, notamment dans le cas de la bourgeoisie et de la classe moyenne. Quelques grands écrivains de l’époque revendiquent, haut et fort, leur filiation française – Vicente Huidobro et Juan Emar, par exemple – et ils publient leurs écrits en France et au Chili en montrant librement leur option créatrice.(6) Après la fin de la Deuxième Guerre Mondiale et pendant les premières décennies de la Guerre Froide, entre 1945 et la fin des années 1970, le rayonnement culturel et artistico-littéraire de la France sur l’espace des Arts et des Lettres chiliens s’éteint progressivement. Même si à un certain moment – années 1960 – les figures du philosophe Jean-Paul Sartre et les idées féministes de Simone de Beauvoir ont un retentissement, de même que les propositions esthétiques du Nouveau roman ou de la « Nouvelle vague » au cinéma, l’influence française diminue de toute évidence permettant ainsi l’entrée des modèles culturels, sociaux et politiques de l’Amérique du Nord. La rupture violente de cet état de choses arrive, pour le Chili, l’année 1973 avec le coup d’Etat qui détermine l’anéantissement de la démocratie, l’imposition brutale d’une longue période dictatoriale et l’irruption de l’hégémonie absolue de la culture nord-américaine (1973-1989). C’est alors que l’éclatement de l’espace culturel chilien se produit et qu’une génération d’intellectuels et d’artistes – la plupart des jeunes créateurs – doivent partir ailleurs. Beaucoup d’entre eux arrivent alors à Paris, dès la fin des années 1970 et, ils commencent à produire et à publier dans les années 1980. C’est l’accueil généreux, ouvert et solidaire de la France qui permet cette expérience et c’est justement là que les Editions GrilloM de poésie chilienne bilingue vont voir le jour. 2.- Les poètes chiliens à Paris dans les années 1980 Ce sont notamment les auteurs chiliens de la jeune génération émergente, ceux qui arrivent en situation d’exil en France, après 1973. Leurs âges, à l’époque, oscillent entre les vingt ans et les trente ans. Ils s’installent dans la région parisienne. Au début, ils ne se connaissent pas entre eux, ils vivent difficilement une première étape d’insertion et d’intégration à la société d’accueil. Ils ne sont pas bilingues et, même si certains d’entre eux connaissent bien la langue, pour les autres l’apprentissage du français s’avère difficile. Le trait distinctif qui les caractérise – leur jeunesse – paraît plus un obstacle qu’une facilité. Sauf une exception, le poète Waldo Rojas ,(7) l’un des aînés, et déjà publié et reconnu dans son pays d’origine, les autres s’initient dans la poésie et ne sont pas reconnus comme créateurs dans le Chili du début des années 1970. La violence du coup d’Etat, l’instauration d’une dictature implacable, la terreur, le départ en exil – parfois dans des situations extrêmes – l’entrée et l’insertion dans la société d’accueil pourtant très réceptive, provoquent chez eux une période d’arrêt du processus créateur, un hiatus d’autant plus significatif qu’il est marqué par un choc linguistique entre les possibilités expressives de la langue maternelle et celles qui, progressivement, leur seront offertes par la langue d’accueil. L’expérience linguistique s’avère, en effet, décisive. Comme cela a été dit, un certain nombre de ces jeunes écrivains arrivés en France ne parlaient pas français.(8) A la différence des auteurs du XIXème siècle et des avant-gardes qui, eux, ont vécu leur expérience française dans l’aisance économique, maîtrisant la langue et en rapports amicaux et presque chaleureux avec l’élite intellectuelle et artistique parisienne, les nouveaux arrivés des années 1970 sont, par contre, des exilés, des jeunes-gens sans travail, sans support économique et ne possédant que précairement – sauf exception - la maîtrise de la langue. Ces obstacles n’empêcheront pas cependant leur intégration progressive. Très vite, ils découvrent la richesse du monde culturel français, la possibilité d’accéder aux grands centres culturels et aux diverses bibliothèques et médiathèques, sans parler de l’excellence des librairies à la disposition des lecteurs. (9) C’est dans des lieux comme ceux-là que la réintégration d’une génération jusqu’alors dispersée par les événements de l’Histoire nationale récente va se produire. Ce contexte social et culturel précis du Paris de la fin des années 1970 et début des années 1980 permet le retour à l’écriture et à l’édition – sous la forme de revues littéraires, sous la forme de livres – de bon nombre de poètes chiliens de la diaspora. Parmi eux se trouve Gustavo Mujica (10) qui, en exil à Paris dès 1975, projette la création d’une maison d’édition. Ce projet deviendra une réalité dans le courant des années 1980. 3.- Gustavo Mujica et les Editions GrilloM (1984-1994) Gustavo Mujica arrive en France en 1974, il a, à l’époque, vingt-six ans et, il a déjà publié dans son pays un premier recueil de poèmes . L’écrivain s’installe à Paris et, après une première période d’adaptation et d’apprentissage de la langue, il s’incorpore au monde du travail. Gustavo Mujica, le poète, gagne sa vie exerçant divers métiers –veilleur de nuit, employé d’une agence de voyages, réceptionniste d’hôtel – pour, enfin, devenir imprimeur et éditeur (11). Installé dans la banlieue parisienne, le poète imprimeur-éditeur se consacre alors à l’écriture mais participe également aux activités culturelles et artistiques des poètes et intellectuels chiliens de la diáspora. Dans ce contexte, il entre en rapports plus étroits avec six autres créateurs appartenant, comme lui, à la génération des « vingt>trente ans », ces « jeunes poètes orphelins » après les événements de 1973 (12) . Ces poètes, -Waldo Rojas, Patricia Jerez, Felipe Tupper, Radomiro Spotorno, Cristóbal Santa Cruz, Mauricio Electorat -, tout comme Mujica sont en exil , résident et travaillent dans la région parisienne ou dans la capitale, ont vécu une expérience d’intégration à la société française plus au moins similaire et plutôt réussie, ils se considèrent comme « Chiliens de la diaspora » et s’auto-reconnaissent sans états d’âme et avec humour comme les « poètes chiliens de Paris »(13) . Cette affirmation – « poètes chiliens de Paris » - n’a rien d’anodin. Elle reflète avec beaucoup de justesse non seulement l’expérience réussie d’une adaptation au monde, à une réalité – la française, très exigeante, dure et difficile pour tout étranger – mais surtout la reconnaissance implicite de toutes les possibilités ouvertes et offertes à l’artiste par cette nouvelle société. En ce sens, la praxis créatrice et le travail d’édition de poésie bilingue entrepris par G. Mujica et ses compagnons poètes en est la parfaite démonstration. Le projet éditorial cristallise dans une dynamique de groupe. Ce groupe considère le livre de poésie, un objet esthétique, résultat d’un effort collectif. Cela implique une double démarche artistique : l’interaction indispensable poète-éditeur, d’une part ; l’intégration signifiante de, au moins, deux langages expressifs, parole écrite et image iconique, d’autre part. Ainsi donc, à côté de l’éditeur et de ses poètes se joignent les artistes plastiques – dessinateurs et graveurs - et, parfois, les photographes. Très bientôt, il faudra incorporer quelques nouveaux membres dans cette alliance artistique, car les éditions GrilloM de poésie s’assument dans la voie bilingue. Par conséquent, les traducteurs et traductrices entrent de plein droit dans la dynamique créatrice collective du groupe. Dans son poème « Panne sèche ou pourquoi je n’ai pas écrit un seul poème depuis que je suis à Paris », Mauricio Electorat chante avec beaucoup d’humour son rapport avec le poète-éditeur Gustavo Mujica et le groupe d’amis créateurs : «
C’était en 87 Outre le ton anecdotique, joyeux et très libre de ce poème – en fait un anti-poème (15) – « Panne sèche… » écrit directement en français, son auteur étant bilingue rend parfaitement compte de la stratégie mise en place par l’éditeur : tout auteur – et même, les autres poètes figurant dans la « la liste » - doit participer – amener « le papier », « maquetter » « éditer » - au « Projet » d’édition. Mais la création collective ne s’arrête pas là car les artistes plastiques et les traducteurs sont, eux aussi, membres actifs dans cette entreprise. Sans aucun doute la publication d’un recueil de poésie conçu selon ces postulats correspond avec ceux d’une œuvre artisanale. La participation des poètes, traducteurs et graphistes (dessinateurs, photographes) concerne tous les niveaux de l’élaboration d’une œuvre littéraire : aussi bien la disposition formelle, la disposition typographique du texte sur l’espace page que certains aspects concernant le contenu du poème ou sa traduction. Cela va sans dire, le groupe d’artistes-artisans des éditions GrilloM est composé par des Chiliens et des Français réunis dans le même « Projet », la métaphore avec « P » majuscule pour désigner la stratégie d’ensemble est bien éloquente. Quatre des poètes du groupe sont bilingues et ils possèdent une parfaite maîtrise du français –Waldo Rojas, Cristóbal Santa Cruz, Mauricio Electorat, Patricia Jerez – ils font éventuellement un travail de traducteurs ; les trois autres créateurs – Radomiro Spotorno, Felipe Tupper, Gustavo Mujica - pratiquent le français avec aisance. Les rapports entre écriture, traduction, auto-traduction (réécriture )(16), arts plastiques et édition sont ainsi assurés par une synergie d’action créatrice conjointe: « La spécificité [du groupe] – affirme Mujica – s’enracine dans une forte complicité circonstancielle et affective des auteurs. Nos rencontres servent à exorciser notre sentiment de précarité. Il s’agit de surmonter la vulgaire nostalgie de « métèques » […] C’est pourquoi on a constitué une équipe. Et nous nous méfions de la théorie. Nous nous corrigeons les uns les autres. Il y a le poète historien, le poète philologue, le métaphysicien ; il y a les Muses partagées et les traducteurs avocats du diable. Il y a les peintres, les dessinateurs qui sont plus poètes que les poètes »(17) .
Ce texte éloquent du poète-éditeur dévoile avec pudeur et précision les motivations du groupe et la raison d’être des Editions GrilloM : la cohésion de « l’équipe », et la « complicité circonstancielle et affective » qui les rassemble. « Complicité circonstancielle » parce qu’en dehors de la présence permanente de Gustavo Mujica, propriétaire de la presse, les autres créateurs participent dans un va-et-vient déterminé par les activités professionnelles de chacun(18) . « Affectives » parce qu’un fort lien d’amitié et de reconnaissance esthétique et idéologique les soude. Voilà leur fondement créateur, une manière efficace et positive de lutter contre la souffrance de l’exil – « sentiment de précarité », « nostalgie de ‘métèques’ » -, d’une part, de s’adapter au nouveau monde et de s’y reconstruire comme individu, comme collectivité, d’autre part. En ce sens, la collaboration franco-chilienne est essentielle. Les membres français de l’équipe sont pour la plupart traducteurs ou artistes plastiques(19) . Et, comme Mujica le déclare « nous nous corrigeons les uns les autres », parce que c’est dans la praxis d’une synergie, d’une interaction intense que les échanges poétiques, linguistiques, artistiques et même artisanaux les plus divers ont lieu et s’avèrent productifs.
Installée chez Gustavo Mujica à Joinville-le-Pont, dans la banlieue parisienne, la presse des éditions GrilloM est le cœur de l’entreprise de création. Les rencontres artistico-scripturales se déroulent autour de « l’offset magique » (Mujica dixit) et les recueils poétiques qu’elles engendrent « ont [selon l’éditeur] le charme involontaire des choses faites à la main »(20) . Chaque œuvre est le résultat d’un tirage en trois cents exemplaires et effectivement, ces volumes ont la qualité d’un bel objet-livre unique, originale et singulier. Entre 1984 et 1994, les Editions GrilloM (21) ont publié une quinzaine de recueils poétiques d’une excellente et très soignée facture (22) . Les artistes – Français et Chiliens – y ont pleinement démontré leur talent individuel et collectif. La totalité de ces œuvres constitue aujourd’hui un bel exemple de création biculturelle solidement installé sur un sentiment de fraternité, solidarité et complicité. Les poètes du groupe – très différents entre eux, très innovateurs et pratiquant – quelques-uns – volontiers un « rupturisme » outrancier (23) ont laissé un corpus poétique d’une étrange beauté, où la marque de l’hybridation d’un métissage linguistique, rhétorique, expressif et culturel est souligné par les discours de l’image iconique, de la parole et le va-et-vient – le chant et le rythme – des deux langues entrelacées. Le groupe commence progressivement à se désagréger en 1990 avec la fin de la dictature militaire et le début de la transition à la démocratie au Chili. Gustavo Mujica retourne à son pays et porte avec lui sa presse bien-aimée. En 1996, et maintenant en espagnol les Editions GrilloM renaissent dans le lointain pays du poète-éditeur.
Les poètes chiliens des Editions GrilloM ont réussi là où les puissants créateurs des avant-gardes avaient échoué : ils se sont pleinement intégrés dans la société française et son espace culturel. Leur expérience – au contraire de celle des auteurs du XIXème siècle et début du XXème siècle a été vécue dès l’intérieur même de la société d’accueil. On pourrait qualifier cette entreprise « une expérience de terrain » parce qu’elle s’est construite dans l’activité laborieuse, dans la lutte pour la survie dans un pays étranger. Les poètes des années 1980 ont modifié l’effet du miroir idéalisateur qui orientait les auteurs du XIXème et du début du XXème siècle. Ils n’ont pas obéi aveuglement l’appel impérieux, magnétique du centre culturel hégémonique. Le reflet du miroir, par voie de conséquence, se concrétise chez eux des l’intérieur même de leur intégration dans ce centre et de leur propre vécu individuel et collectif. Leur rapport à la langue, le cheminement progressif vers un bilinguisme et puis vers une langue hybride « fusionnelle » est bien significatif de ce processus. Les derniers recueils poétiques publiés par les Editions GrilloM, notamment ceux de Gustavo Mujica et Mauricio Electorat démontrent dans leur expression « rupturiste » très moderne la qualité réussie d’une proposition culturelle et littéraire bilingue, biculturelle, métisse inédite et vraiment novatrice. |