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1) Cependant,
la possibilité d'un naufrage heureux n'est pas à exclure.
La catastrophe peut bien donner lieu à un bouleversement total
des conditions d'existence pour les naufragés et leur apporter
une liberté et des possibilités de réalisation avantageuses
tout à fait inattendues.
2)
Il n'est pas inutile de rappeler en ce sens qu'en français, le
mot naufragé est à la fois nom et adjectif tandis qu'en
espagnol on veut bien signifier la différence: le nom náufrago
pour désigner la victime et l'adjectif naufragado, pour dénoter
l'effet du naufrage.
3)
J. LE GOFF, La civilisation de l'Occident médiéval, Paris,
Arthaud, coll. "Les grandes civilisations", 1984, p. 463.
4)
A l'origine le nom épave provient de l'adjectif latin expavidus
qui signifie épouvanté. Cet adjectif désignait une
bête terrifiée et en fuite. En espagnol, l'équivalent
d'épave est le nom pecio, du bas-latin pecium qui désigne
le débris du naufrage. Pecio étant peu usité, on
lui préfère la périphrase los restos del naufragio
(les débris du naufrage).
5)
La liste n'est pas exhaustive. Nous choisissons ces quatre narrateurs
parce qu'ils sont représentatifs de l'intérêt pour
la question au niveau continental. Gabriel GARCIA MARQUEZ, Relato de un
naúfrago que estuvo diez días a la deriva en una balsa sin
comer ni beber, que fue proclamado héroe de la patria, besado por
las reinas de la belleza y hecho rico por la publicidad, y luego aborrecido
por el gobierno y olvidado para siempre, Barcelona, Tusquets Editores,
coll. "Cuadernos marginales" n° 8, 1970.(31ème édition
en 1992). Publié d'abord par chapitres dans le journal El espectador
de Bogotá; Salvador REYES, Los tripulantes de la noche, Santiago
du Chili, Editorial Andrés Bello, 1984 (2ème édition
en espagnol). Traduite en français par Georges Pillement, L'équipage
de la nuit, Paris, Ed. Fernand Sorlot, 1943; Rodrigo REY ROSA, "El
salvador de buques" in Cárcel de árboles. El salvador
de buques, Barcelona, Seix Barral, coll. "Biblioteca breve",
1992; Francisco COLOANE, El témpano de Kanasaka y otros cuentos,
Santiago, Editorial Universitaria, coll. "Cormorán",
1968, ou El camino de la ballena, Santiago, Zig-Zag, coll. "Libro
de bolsillo", 1962 (4ème édition).
6) Après les événements de 1973 et l'imposition de
la dictature (1973-1990), l'espace culturel chilien éclate. Une
génération d'intellectuels disparaît ou part en exil.
Ce sont les auteurs de la diaspora. Quelques uns restent au pays, ce sont
les auteurs de l'intérieur.
7)
"Ce n'est pas la montagne qui s'avance dans la mer, ce sont des promontoires
vivants que la mer a rejeté. ¡Jonas! ¡Jonas! Les naufrages
commencent à l'intérieur des terres. Sur les galets se déverse
le polluant thanatos cétacés. Le cimetière marin.
La grande architecture d'os et de désarroi où je me trouve
échouée". E. HERNANDEZ, Carta de viaje, Buenos Aires,
Ed. Ultimo Reino, 1989, p. 17. Née en 1951, Elvira Hernández,
poète chilienne de l'intérieur, est l'auteur de plusieurs
recueils dont l'important La bandera de Chile, 1991.
8) La métaphore "lo que bota la ola" (ce que la mer rejette
sur la plage) véhicule plusieurs sens dans l'espagnol du Chili.
Métaphore maritime, elle désigne, en premier lieu, le débris.
Par extension, elle désigne les choses et les êtres laissés
pour compte, n'intéressant plus personne, oubliés de tous.
Incorporée dans la langue courante, elle signifie l'épave,
l'exclu, le marginal dans un ses absolu.
9)
Tomás Harris, poète chilien né en 1956. Il est l'auteur
entre autres de Zonas de peligro, 1985; Diario de navegación, 1986;
Ultimo viaje, 1987; Cipango, 1992; Los 7 naúfragos, 1995. Comme
Elvira Hernández, Tomás Harris est un poète qui n'a
pas connu l'exil. Il est ainsi un écrivain de l'intérieur.
10)
Les naufragés appartiennent au monde de l'Histoire et au monde
de la fiction littéraire et filmique. Dans le monde de l'Histoire
se trouvent Lope de Aguirre (1511-1561) soldat et aventurier basque qui
participa à la conquête du Pérou. Il part à
la recherche de El Dorado en descendant le fleuve Guayaga qui s'enfonce
dans la forêt amazonienne. Affamé, rendu fou par l'échec
de son entreprise, il est fait prisonnier et exécuté au
Venezuela. Pedro de Valdivia (1500-1553), soldat castillan, participa
à la conquête du Pérou et du Chili. Il fonda la ville
de Santiago du Chili en 1541. Les naufragés du monde de la fiction
littéraire sont: le comte Dracula, héros du roman fantastique
de l'Anglais Bram Stoker, paru en 1897. Dracula, vampire assoiffé
de sang, se déplace à travers les mers sur un bateau chargé
d'un équipage de cadavres; Melmoth, personnage du roman de l'Irlandais
Charles Robert Maturin, paru en 1820 sous le titre Melmoth où l'homme
errant a vendu son âme au Diable en échange de la vie éternelle;
il cherche une âme soeur qui l'aide à échapper à
la damnation; Fantomas, héros du roman-feuilleton policier (1911)
du même nom des romanciers français Pierre Souvestre et Marcel
Allain est un criminel parfait et diabolique, capable de prendre toutes
les identités et toutes les apparences. Les naufragés de
la fiction filmique sont Maciste, sorte de surhomme, héros du péplum
italien des années 50 portant le même nom et Terminator,
robot à l'apparence humaine, héros du film fantastique nord-américain
post-moderne portant le même titre.
11) "Voilà pourquoi nous racontons/ nous sommes accrochés
à une épave/ ce madrier à la forme de la croix/ il
parade en haute mer/ c'est pourquoi nous racontons/ pour la vermine dans
le madrier/ pour le vent sur le madrier/ pour le sperme sur le madrier/
pour la poussière sur le madrier/ pour la corruption sur le madrier/
rien que pour cela/ nous allons raconter". Harris, T., Los 7 náufragos,
p. 7.
12)
"Mes sept naufragés sont des marginaux, des épaves
que les vagues ont rejeté sur les plages. Pour moi, ce sont justement
ces exclus les porteurs de salut, car ils sont ce qui reste des utopies.
Le navire qu'ils sont en train de perdre est celui de l'utopie. Ils sont
précisément - madrier en forme de croix - ce qui reste du
navire. Et l'endroit où ils échouent, c'est l'Amérique
latine, un espace où l'espoir de récupérer ou de
reconstruire l'utopie n'est pas encore mort parce que la poésie
y existe encore. La poésie est - dit-il en conclusion - le dernier
refuge de l'utopie". P.P. GUERRA, «Tomás Harris: Intento
buscar lo prenatural», La época, Santiago du Chili, 22 octobre
1995, p. 3.
13) Le référent intertextuel clé s'articule sur la
dérive maritime et fluviale de l'épave du roman de Joseph
Conrad, Au coeur des ténèbres. L'un des naufragés
de Harris se dédouble, en plus, en Kurtz, le héros conradien.
Enfin, l'intertextualité elle-même se métamorphose
en Apocalypse now, le film de F. F. Coppola qui, on le sait, s'inspire
en partie du roman conradien.
14) Le sens de ce vers unique composant le micro-poème peut correspondre
à l'expression française "comprenne qui pourra".
Le texte poétique en espagnol est en fait intraduisible car le
message ici énoncé joue sur plusieurs niveaux de langue
qui, fusionnés, créent l'énigme que ce minitexte
contient.
15) Né en 1947, Gustavo Mujica vit en exil à Paris entre
1973 et 1993. Auteur de plusieurs recueils importants parus pour la plupart
en France, il est l'un des poètes et éditeurs chiliens de
la diaspora les plus novateurs et les plus représentatifs.
16)
"Où se produit le naufrage" in L. MARTINIS, Naufragios.
Textos de Alberto Boato, Agata Gligo, Gustavo Mujica, Silvia Tullio Atlán,
Raúl Zurita, Santiago du Chili, Éditions GrilloM-Centro
de Extensión Pontificia Universidad Católica de Chile, 1995.
17)
Il s'agit en effet d'une grande page pliée et divisée en
16 séquences qui traitent du sens du naufrage aujourd'hui. Pour
Boatto, le concept du naufrage appartient depuis toujours à l'imaginaire
humain. On est "tous de futurs naufragés" affirme-t-il,
nos corps ainsi que nos vies équivalent au navire au cours de "notre
propre navigation". Accompagnée par un dessin de Martinis
représentant une épave, la réflexion d'Alberto Boatto
s'intègre parfaitement à l'ensemble de l'oeuvre.
18)
"Le recueil est la conclusion d'un voyage dans le Détroit
de Magellan et la Terre de Feu [Les oeuvres picturales ont été
composées] avec les débris de fer et de bois rejetés
par la mer là où le naufrage eut lieu et là où
l'on voit encore les épaves".
19)
"Naufrages nous parle de l'irruption fulminante d'une vie qui avait
été occultée, engloutie, corrodée".
20)
"Fragments de navires qui ont naufragé, que l'océan
a rejeté et que le temps a transformé, plus tard, presque
en poussière pour qu'au bord de l'extinction totale, de l'obscurité,
de la mort ultime, une autre vie les reprenne, les contemple et les sauve
devant nous".
21) La traduction
de tous les textes de Mujica est approximative:
"Mon père fut embarqué
dans un navire rempli
et moi aussi je me suis embarqué
ici tous le navegants chantons
L`enormemonde depart
22) "Dans
ce navire
je suis parti avec mon amour
et le rêve des nouvelles atmosphères
et drapeaux verts
et j'ai chanté et souffrais l'orage magnétique
et mes camarades étaient solidaires
des gens excellents".
23) "Parfois
mon oeil à moi pleure
Parfois j'écoute les bourdonnements du navire et ils sont les klaxons
profonds
que le brouillard
de météorites grises illumine".
24) Je ne
sais pas
si je suis le seul survivant
de ce navire à moi qu'est
maintenant la cité des scorpions
des mutants et la rouille radioactive
alors mon oeil à moi pleure
j'ai la nostalgie de ma terre à moi
regardant la ferraille
de mon navire à moi
aux couchers de soleils
de cette planète non conquise".
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Symbole
d'une expérience décisive, celle de la rencontre de l'homme
avec l'imprévisible et l'inéluctable, le naufrage est - aussi
bien au sens direct qu'ua sens figuré - l'instant des définitions,
le moment inévitable où l'on doit faire face à l'essentiel.
De par sa nature même et d'un point de vue étymologique, le
naufrage - du latin navis, navire et frangere, briser - est un terme, lié
à la notion de voyage, du déplacement sur l'eau, soit-il par
voie fluviale ou maritime. Ainsi donc, et parce qu'il est brisure d'un ordre
et d'une linéarité établis, le naufrage véhicule
en soi l'isotopie du changement violent d'une situation, de la catastrophe,
la perte, la destruction, la ruine et la mort; un ensemble de significations
qu'il rend cohérent et que - l'on sait - habite depuis toujours l'imaginaire
des homme.(1)
Cela dit et pour que la représentation mentale du naufrage cristallise
dans les sensibilités il faut bien qu'un certain nombre de composantes
soient réunies. Le navire et le courant d'eau font bien évidemment
partie de l'ensemble, mais tout aussi importantes sont la présence
humaine et celle des forces cosmiques déchaînées. En
effet, et au-delà de l'assemblage réel de ces éléments
constitutifs, ce qui détermine la situation du naufrage c'est plutôt
la rencontre inattendue - et donc accidentelle - de jeux de forces, violents
et contradictoires. Ces jeux-là entraînent dans un mouvement
brutal, souvent définitif, les hommes et les choses, les conduisant,
sans autre alternative au désastre.
Dès lors on peut affirmer que dans une telle représentation
mentale du naufrage ce qui domine est l'impression d'une énergie
incontrôlable, une force qui dans sa démesure détruit
tout ce qui l'entoure. C'est pourquoi et du moment même qu'on l'énonce
vient à la conscience une deuxième image complémentaire
de la première, et qu'est l'image du naufragé. Celui-ci, victime
humaine de la catastrophe déclenche à son tour une troisième
représentation imaginaire, celle de l'épave et de l'anéantissement
des choses.
Ce qu'on vient d'établir vaut pour une première approche significative
du terme et de son rayonnement sémantique. Car, naufrage, naufragé
et épave sont aussi des mots qui s'intègrent et se comprennent
dans un sens second faisant partie, lui, de la réalité humaine
au sens strict. Ce deuxième sens parle du naufrage comme une catastrophe
individuelle ou collective qui affecte l'être ou la société
entière. Dans cet ordre, la signification essentielle véhiculée
par ces trois termes est celle de l'expérience douloureuse de la
perte, de la ruine, du malheur et du néant. Certes, le passage d'un
champ de signification à l'autre n'est pas fortuit. En effet, entre
le naufrage accidentel -soit-il fluvial, lacustre ou maritime - et le naufrage
d'une vie ou d'une société quelques rapports de sens se sont
établis. Ces liens soulignent d'ailleurs un certain nombre de correspondances
essentielles, celle du désastre, par exemple, ou bien la présence
de forces contradictoires se déclenchant fatale¬ment. Ce sont
en fait des éléments qui au fur et à mesure de leur
occurrence deviennent des traits distinctifs de ce qui convient d'appeler
dorénavant la métaphore du naufrage.
Qu'est-ce
que donc que cette métaphore?
Par cette dénomination il faut comprendre un ensemble de sens qui
agissent aussi bien par dénotation que par connotation. Des sens
qui dans leur mouvement se combinent, se complètent, fusionnent
et s'amalgament pour construire finalement une structure symbolique assez
complexe, la métaphore du naufrage.
Ainsi donc la symbolique du naufrage met en place une représentation
imaginaire qui s'étale à plusieurs niveaux d'intellection.
L'un d'eux, le premier, serait pour ainsi dire, le niveau de base, celui
du naufrage réel, résultat d'un accident et véhiculant
les images de l'engloutissement, de l'épave et des victimes. Ce
naufrage-là porte déjà en lui une série de
signes qui entrent dans la composition de la métaphore. On y trouve
en effet les référents clés - navire, forces élémentaires,
impuissance humaine, et la présence de l'imprévu - des traits
concrets qui dans leur combinaison créent des effets secondaires,
un trouble, une incertitude, l'angoisse et même une impression de
menace inévitable. En effet, toute évocation imaginaire
du naufrage réel entraîne avec elle, cette expérience
de l'inquiétant qui perturbe. C'est donc justement de là
qui par la suite vont s'enchaîner, par expansion et par inten¬sification,
les autres niveaux de composition du complexe métaphorique.
Ces stades se caractérisent à leur tour par une organisation
de plus en plus élaborée, notamment en ce qui concerne les
traits symboliques les constituant. Ainsi donc, le naufrage, catastrophe
matérielle se change progressivement en avatar humain, person¬nel,
existentiel, avec des implications métaphysiques, éthiques,
psychologiques, esthétiques, sociales et culturelles diverses et
très nuancées. En ce sens, le naufrage est bel et bien une
expérience si l'on veut, au deuxième degré comportant
en conséquence une si¬gnification figurée. Dans sa composition
quelques référents réels ont disparu ou se sont transformés.
On n'y trouve plus de navire que soit le jouet des forces élémentaires.
Ce navire est devenu un être humain, un individu et son propre vécu.
Les forces élémentaires se sont changées, elles,
en des circonstances inévitables et donc décisives. De la
base sémantique première reste pourtant la présence
de la fragilité humaine, de son impuissance et le rôle du
fortuit et l'imprévisible.
Lorsque par élargissement sémantique, cette situation du
naufrage existentiel s'étend à une collectivité,
à l'expérience commune d'une foule d'êtres, on atteint
alors un degré supérieur de signification symbolique car
au-délà du cas individuel on touche maintenant au désastre
affectant le plus grand nombre, au naufrage pluriel, collectif, à
ce qu'on appelle parfois le naufrage de la société ou de
l'État.
On voit bien alors comment la métaphore du naufrage devient complexe.
Les jeux symboliques qu'elle engendre sont d'autant plus subtils qu'ils
conditionnent et nuancent les correspondances de sens qui relient les
naufrages réel, existentiel ou pluriel en même temps qu'ils
enrichissent les images du naufragé et de l'épave ainsi
que les liens qu'entre eux s'établissent. De ce point de vue un
rap¬port sémantique réunit naufragé et épave.
Ils sont, en effet, ce qui reste après la bourrasque et la catastrophe.
Quelque soit le niveau symbolique considéré, leur condition
est toujours comprise comme celle de l'expérience du malheur, du
dénuement et de la déréliction absolus. C'est pourquoi
il est possible de comprendre ces termes comme étant viscéralement
confondus; c'est cela qui permet de dire, par exemple, qu'un naufragé
de la vie est, en fait, une épave, et qu'une épave est,
à la rigueur, un navire naufragé (2) .
D'autre part, les réactions de l'irrationnel que la représentation
du naufrage génère, s'amplifient et s'intensifient par degrés.
Ainsi donc l'impression première de menace devient-elle une peur
grandissante qui se transforme, plus tard, en terreur et panique. La représentation
mentale de la triade métaphorique (naufrage-naufragé-épave),
éveille dans l'imaginaire collectif quelques peurs ancestrales,
vieilles comme le monde. Car comme l'affirme Jacques Le Goff: "la
mer est le symbole du monde instable et changeant et le navire est le
symbole de la fragilité [...] humaine vouée aux caprices
maritimes"(3) .
Dès lors le naufrage ne peut représenter que le triomphe
de l'instable et l'incertain, le chaos, la catastrophe. Et le naufragé
et l'épave ne peuvent à leur tour qu'incarner les victimes
vulnérables d'un irrationnel violent et capricieux. Tout cela inspire
la crainte, décontenance, effraie, terrifie et le naufragé
est alors compris comme un être brisé, un fantôme,
et l'épave, comme un débris et l'un et l'autre comme des
rescapés du royaume des morts (4). C'est que, finalement, les sens
multiples que la métaphore du naufrage véhicule composent
un ensemble de représentations symboliques qui atteignent au plus
profond l'imaginaire humain de tous les temps et de tous les lieux.
Elvira
Hernández
Les auteurs latino-américains et les écrivains du Chili
ont souvent eu recours à la métaphore du naufrage pour signifier
aussi bien les revers de la fortune humaine que les circonstances cri¬tiques
de leur monde. Ainsi, des romanciers tels que Gabriel García Márquez,
Salvador Reyes, Rodrigo Rey Rosa ou Francisco Coloane l'ont avantageusement
exploité dans leurs écrits (5) . C'est pourtant dans la
poésie chilienne des dernières décennies que la complexe
structure métaphorique devient un procédé expressif
à part entière.
Matérialisée dans bon nombre d'écrits poétiques
actuels, la symbolique du naufrage souligne chez leurs auteurs la présence
d'un esprit de génération miné par un sentiment de
défaite et de perdition. Cette attitude lyrique - que l'on trouve
d'ailleurs exploitée avec la même fréquence chez les
poètes de la diaspora chilienne que chez ceux de l'intérieur
(6) - cristallise dans une construction de langage très dépouillée,
finement élaborée, que l'on découvre aussi bien au
niveau conceptuel qu'au niveau rhétorique. Ainsi donc, un discours
parfois énigmatique, souvent étrange, se dégage d'une
écriture ciselée fort subtile qui fait apparaître
lors de l'acte de lecture un ensemble de représentations symboliques
d'une grande richesse.
Dans ce contexte esthético-poétique et scriptural, les poètes
chiliens des années 80 et 90 ont tout d'abord travaillé
la métaphore du point de vue du naufragé, un Moi égaré,
errant dans un monde inconnu, hostile et menaçant. Par la suite,
ils ont privilégié les sens fondamentaux de la catastrophe,
l'exploitant sous l'angle de l'engloutissement définitif d'une
société entière. Dans les textes de ces dernières
années, on peut finalement constater une préférence
pour la poétisation de l'épave. Elle symbolise, en effet,
un signe extrême du dépouillement, de la détresse,
de la disparitions des valeurs humaines, de la chute des idéaux
dans le monde.
Ces modifications dans l'exploitation et le traitement de la métaphore
peuvent être vérifiées dans une production vraiment
riche et diversifiée. Certes, la poésie chilienne d'aujourd'hui
ne chante pas le bonheur. Elle peut même heurter bon nombre de ses
lecteurs par sa violence et son nihilisme. Elle constitue cependant un
corpus poétique fort intéressant et d'une qualité
sans conteste. Ainsi, par exemple, dans cet extrait d'un poème
en prose d'Elvira Hernández où l'on peut lire:
No es la montaña la que se interna en el mar, son promontorios
vivos que ha botado la ola. ¡Jonás! ¡Jonás!
Los naufragios comienzan tierra adentro. Sobre la piedrecilla se derrama
contaminante el tánatos cetáceo. El cementerio marino. La
gran arquitectura de hueso y desazón donde me encuentro varada
(7).
Un Moi brisé, une voix féminine en état de déréliction
hante ces phrases poétiques. Elles dénoncent le chaos et
la violence d'une réalité devenue un "cimetière
marin". Lieu de mort, cet endroit se matérialise dans le "thanatos
cétacés" où l'humanité échoue.
Semblable à la baleine de Jonas, cette métaphore appelle
textuellement l'image du naufragé biblique. Mais Jonas que sa foi
sauva n'existe plus. Et Dieu non plus n'écoute plus les hommes.
Ils sont seuls, naufragés, abandonnés, étouffés
à jamais sous "la grande architecture d'os et de désarroi".
Cette hyperbole de l'entassement et de l'horreur devient ainsi le symbole
de l'anéantissement et de la destruction de la société
chilienne sous la dictature.
Il semble évident lors d'une première analyse du texte que
la représentation symbolique du naufrage a parfaitement lieu, l'eau,
les vagues, la catastrophe plurielle, "naufrages", et les débris,
la récréant directement. C'est pourtant l'analyse approfondie
qui rend le sens caché de ces phrases, un sens qui renforce la
métaphore tout en l'exploitant autrement. Ce texte d'Elvira Hernández
propose de fait un traitement novateur de la symbolique du naufrage qui
s'engendre dans l'inversion d'un ordre établi. En effet, la voix
lyrique énonce d'un ton neutre un espace détourné,
renversé et dénaturé dont les éléments
constitutifs se sont déplacés ou même déviés
par rapport à une organisation naturelle ou logique des choses.
Ainsi donc, "ce n'est pas la montagne qui s'avance dans la mer"
mais à l'inverse, "des promontoires vivants que la mer a rejeté".
Le mouvement en contresens souligne ici, on le voit bien, une distorsion
significative qui travaille le texte en profondeur. D'un côté,
il brise l'ordre normal, intérieur-extérieur, du rapport
terre-mer dans la composition du paysage maritime. Et, d'un autre côté,
il rend évident la dénaturation des composantes car, cette
"montagne" n'est pas un amas de terre s'avançant dans
la mer mais, bel et bien, "des promontoires vivants", rejetés
par les vagues, un monceau d'êtres entassés, échoués,
abandonnés (8) . Ces épaves sont très certainement
les survivants d'une catastrophe, les rejetés d'un système
ne voulant plus d'eux . C'est pourquoi le constat suivant "les naufrages
commencent à l'intérieur des terres" s'impose en toute
logique. Il désigne sans détour le bouleversement total
d'un monde, renforçant, enrichissant de surcroît la vision
du chaos, cette inversion définitive d'un ordre ébranlé
de l'intérieur même de ses fondements.
Ces épaves sont très certainement les survivants d'une catastrophe,
les rejetés d'un système ne voulant plus d'eux. C'est pourquoi
le constat suivant "les naufrages commencent à l'intérieur
des terres" s'impose en toute logique. Il désigne sans détour
le bouleversement total d'un monde, renforçant, enrichissant de
surcroît la vision du chaos, cette inversion définitive d'un
ordre ébranlé de l'intérieur même de ses fondements.
Tomás
Harris
Le voyage maritime, la traversée des mondes, la menace, la souffrance,
l'horreur sont quelques uns des signes distinctifs caractérisant
la poésie de Tomás Harris. Cet auteur qui a déjà
publié plus d'une demi douzaine de recueils (9) a justement fait
de la symbolique du naufrage le noyau de sens qui rend cohérente
sa démarche créatrice. Ainsi donc, dès la parution
de ces premiers ouvrages, la structure métaphorique composée
- naufrage, naufragé, épave - s'érige comme le pivot
qui soutient et sous-tend son discours et son écriture poétiques.
Mais si les premières oeuvres mettent en place le procédé,
c'est dans Los 7 náufragos qu'il atteint son maximum d'expressivité
et devient transcendant.
Oeuvre complexe, Los 7 náufragos est composée d'un ensemble
de cinq poèmes liminaires et de cinq parties correspondant chacune
à l'errance océanique des naufragés. Qui sont ces
êtres à la dérive? Pourquoi sont-ils abandonnés
à leur sort? Comment s'en sortent-ils? Issus des milieux composites
et soumis à des métamorphoses permanentes, ces naufragés
reflètent une réalité hybride, bâtarde, violée
et dégradée. Ils ont perdu leur raison d'être. Ils
errent dans une mer sans fin et pour ne pas oublier qui ils sont, ils
parlent. Leurs discours les identifient. Victimes d'un naufrage universel
et intemporel, ils se montrent - Aguirre, Dracula, Fantomas, Maciste,
Melmoth, Terminator et Pedro de Valdivia - tels qu'ils sont, des héros
dégradés, démythifiés, désacralisés,
ayant perdu tout prestige, toute dignité (10) . On est en droit
de se demander si Los 7 náufragos de Tomás Harris ne serait
pas une parabole.
L'oeuvre s'ouvre comme suit:
Por esto narramos
estamos asidos a un madero
este madero tiene la forma de la cruz
campea en altamar/ por eso narramos
por el gusano en el madero
por el viento en el madero
por el semen en el madero
por el polvo en el madero
por la corrupción en el madero
sólo por eso
vamos a narrar (11).
Il est clair qu'une volonté de communication programme le texte.
"Voilà pourquoi nous racontons" énonce sans subterfuge
un Nous poétique qui s'assume d'emblée en tant que narrateur.
Très certainement, cette narrativité dans le lyrique n'est
pas fortuite. La voix poétique plurielle - le discours des naufragés
- se reconnaît de ce fait, grâce au récit, dans une
temporalité qui la rend humaine, même si celle-ci la situe
dans le temps de la fiction.
On est tant qu'on raconte, semblent vouloir dire les naufragés.
C'est que le discours rend l'humanité. Grâce à lui,
on comprend qu'on est encore en vie. Cela explique et rend encore plus
emphatique l'anaphore sur "raconter" ainsi que la structure
en spirale du poème.
Toute la symbolique du naufrage habite les douze vers du texte. En effet,
le naufrage, l'épave et les naufragés s'y trouvent étroitement
liés à l'intérieur de la poéticité.
Ils constituent d'ailleurs leur noyau sémantique essentiel. Et
même si le naufrage en soi est arrivé avant le début
de la textualité - il est en fait son passé immédiat
et la cause qui explique le premier vers, le poème et le recueil
en entier - il constitue, au sens propre, le détonateur de la poéticité,
sa raison d'être. Ainsi donc, composante fondamentale in absentia
de la métaphore, le naufrage irradie ici avec force une diversité
de sens qui rendent l'oeuvre cohérente.
Les victimes et l'épave - en fait les survivants de la catastrophe,
accrochés à un tout petit territoire (le madrier) en perdition
dans le vaste espace - sont par contre bien présents. Ils donnent
densité et profondeur à la situation lyrique. Avec une grande
économie des moyens expressifs, le poète rend les sensations
viscérales qui assaillent les naufragés. La détresse,
la solitude, la peur et la violence d'exister dans une situation limite
sont ainsi révélées par des fragments de phrase en
rupture. Secs, coupants, brisés - "nous sommes accrochés
à une épave [...] il parade en haute mer [...] pour la vermine
dans le madrier/ pour le vent sur le madrier" - ces fragments soulignent
l'omniprésence de la précarité dans un espace où
la mort rôde, inéluctable.
D'autre part, on voit bien dans la composition de ces vers que le poète
insiste sur les anaphores et le parallélisme. Les répétitions
et la structure syntaxique en parallèle - "pour la vermine
dans le ma¬drier/ pour le vent sur le madrier/ pour le sperme sur
le madrier/ pour la poussière sur le madrier/ pour la corruption
sur le madrier" - ponctuent et intensifient, soulignant avec insistance
les valeurs symboliques de l'épave dont le sens devient une hyperbole.
Ainsi donc, "ce madrier à la forme de la croix" est encore
beaucoup plus qu'une simple planche de salut, il devient la métaphore
du monde, de l'univers, lieu de vie, lieu d'agonie et lieu de mort; le
centre même, au milieu du vide, d'une réalité crucifiée
et sans espoir.
Ce poème, sombre et désenchanté, ouvre la textualité
de Los 7 náufragos et programme la lecture du recueil entier. Et
si l'horreur, la cruauté et l'épouvante débordent
de la totalité des textes, la parole poétique, elle, reste
toujours comme étant le seul signe du salut; l'instrument de l'espérance
pour l'humanité en perdition. Voilà le sens de la parabole
qu'est Los 7 náufragos. Lorsque Tomás Harris explique quelques
unes des motivations profondes de son oeuvre, il affirme:
Mis siete náufragos son marginales, restos que las olas depositaron
en las playas. Para mí, son precisamente estos excluídos,
los portadores de salvación puesto que son lo que queda de las
utopías. El navío que están perdiendo es el de la
utopía. Son precisamente - madero en forma de cruz - lo que queda
del navío. Y el lugar donde naufragan es América Latina,
un espacio donde la esperanza de recuperar o reconstruir la utopía
no está todavía muerto porque ahí la poesía
todavía existe. La poesía - dice en conclusión
- es el último refugio de la utopía (12) .
Oeuvre très complexe, Los 7 náufragos révèle
une écriture poétique dense et sinueuse, très ambiguë,
qui se nourrit de jeux intertextuels issus de la littérature, le
cinéma, la musique, les arts plastiques et l'Histoire chilienne,
latino-américaine, universelle. Le discours lyrique souvent étrange
et hermétique s'ouvre cependant au lecteur grâce, précisément,
aux jeux intertextuels. Ce sont ceux-ci qui, fonctionnant comme des référents
ponctuels, ouvrent le texte, permettent l'intellection et aident dans
le déchiffrement de la très élaborée métaphore
du naufrage mise en place le long des poèmes (13) . Juste est de
reconnaître la noirceur du contenu des vers. Cependant l'espoir
prévaut à la fin. Clos par un étrange micro-poème
au message énigmatique - "El que entienda, mariposa, que entienda"(14)
, le poète tire sa révérence et s'éloigne
de l'univers des eaux putrides et des images d'apocalypse, pour s'ouvrir
au monde aérien, léger et lumineux du "papillon".
Raúl
Zurita
Si les poèmes de Tomás Harris et Elvira Hernández,
poètes de l'intérieur, reflètent une vision bien
pessimiste du monde d'aujourd'hui - ils sont de fait des créateurs
marqués par leur temps et leur Histoire - , leurs écritures
poétiques et leurs discours sont cependant authentiquement novateurs
et au-delà de toute tradition littéraire ou poétique
reconnue.
En effet, ces auteurs se trouvent placés à la tête
des avant-gardes esthétiques chilienne et latino-américaine
d'aujourd'hui. En ce sens, ils se reconnaissent aussi bien dans les sources
identitaires du passé indo-américain que dans les apports
de la littérature universelle, des arts en général
et des cultures de la modernité. C'est dans ce contexte-là
que Gustavo Mujica, de retour dans son pays d'origine, va chercher à
s'insérer en 1993. (15) . Deux années, plus tard, en 1995,
il publie - dans les Éditions GrilloM - un recueil collectif où
textes poétiques et textes iconographiques se combinent pour créer
un ouvrage assez extraordinaire, parfaitement non conventionnel. Ce produit
s'appelle Naufragios.
Trois poètes chiliens, Raúl Zurita, Agata Gligo et Gustavo
Mujica, plus trois auteurs italiens, le peintre, poète et editeur
Luciano Martinis, la poète Silvia Tullio Altán et le
filosophe - essayiste Alberto Boatto, partagent
la responsabilité du volume. Oeuvre composite, Naufragios l'est
très certainement. Elle n'en est pas moins fragmentée car
intégrée par des textes poétiques, iconographiques
et par un texte critique imprimé sur un feuillet volant. L'ensemble
surprend au premier abord. C'est que présenté sous des apparences
modestes, le recueil cache en effet une expression artistique raffinée
de poésie visuelle d'aujourd'hui. De fait, tous les éléments
formels et conceptuels, littérario-poétiques et picturaux
se réunissant sous le simple titre Naufragios sont porteurs de
sens et composent chacun à sa manière une hyperbole de la
métaphore du naufrage.
La structure de l'oeuvre est complexe parce que morcelée, éclatée,
déstructurée, hybride. En effet, tout dans ce recueil met
en place le débris, le fragment, les restes du naufrage. Ainsi
donc, depuis la couverture grise en carton recyclé sur laquelle
colle le premier texte iconographique de Martinis représentant
une épave, en passant par le feuillet volant isolé mais
appartenant lui aussi à l'ensemble, jusqu'aux poèmes et
iconographies reliés en volume, tout, dans cet ouvrage, traite
du motif et de la métaphore du naufrage.
On est alors en droit de se demander quel est le sens de tout cela. L'analyse
du contenu de l'ensemble met en lumière une composition textuelle
parfaitement scindée. En ce sens, le feuillet volant contenant
l'étude d'Alberto Boatto "Donde se naufraga" ("Dobe
si fa naufragio")(16) apparaît le premier comme étant
en quelque sorte, un écrit arraché, perdu ou décollé
de l'ensemble (17) . Le recueil en tant que corps textuel s'ouvre par
une longue liste - sorte de paratexte - proposant l'identité de
77 navires du monde naufragés dans les canaux des terres australes
du Chili. Cette liste détaillé des noms des bateaux déjà
disparus - "María Isabel", "Pélican",
"Jossie Brown", "Cordillera", "Copernicus",
"Astra Norte", "Gulf of Aden", "Proveedora",
"Lautaro", "Burdel", "Sea Shell", "Voladora"
- constitue en elle-même un merveilleux poème, le lyrisme
se dégageant de la série des noms des navires engloutis
à jamais en étant la preuve. Suivent dans le livre, les
textes et les iconographies alternés dans une sorte d'entrelacement
expressif où discours lyrique et discours visuel se complètent
dans un dialogue esthétique pour le moins réussi.
La beauté de Naufragios provient justement de cette démarche
artistique collective réunissant art plastique et parole poétique.
Un double support esthétique qui rend plus riche l'essence lyrique
de la métaphore. Ainsi donc, l'incipit propose une iconographie,
"Huella 711652".("Trace 711652"), montrant ce qui
fut l'immatriculation d'un navire. Elle est complétée par
le discours d'une voix anonyme: "Esta muestra [plástica] es
la conclusión de un viaje a Magallanes y Tierra del Fuego [las
obras fueron realizadas con fragmentos de fierro y madera recolectados
en los canales, en lugares donde hubo naufragios. Algunas de estas carcazas
son aún visibles"(18) . Voilà donc l'une des originalités
de Naufragios. Il est en quelque sorte une expression authentique de la
poésie qui se dégage de la réalité elle-même
.
Dans cet ordre de choses, un duo texte-image de Raúl Zurita et
Luciano Martinis démontre cette complicité créatrice.
"Restos de mástil" ('Débris de mât")
de Martinis représente un mât en forme de croix à
moitié englouti, et Zurita écrit à ce sujet: "Naufragios,
nos habla de la irrupción fulminante de la vida que había
estado oculta, sepultada, corroída"(19) . Certes, la représentation
picturale est éloquente - mât, eau, plage, ciel - , limpide
signe essentiel que le poète comprend aussitôt comme la réapparition
brutale de ce qui a été perdu, oublié, mort pendant
longtemps et qui soudain grâce à l'art fait "irruption
fulminante" dans le monde des vivants. Le poète voit en cela
l'inversion brusque des cycles, un renversement du temps d'où émane
la poésie. C'est pourquoi il ajoute:
Fragmentos de barcos que han naufragado que ha arrojado el océano
y que luego el tiempo ha transformado casi en polvo para que al borde
de la extinción total, de la oscuridad, de la muerte última,
los tome otra vida, los contemple y los rescate frente a nosotros (20).
On perçoit ici le jeu de la spirale du temps et de l'être
des choses. L'oscillation naissance-mort-renaissance rythmée par
les mouvements conjoints des eaux et des débris exprime avec finesse
la métaphore d'un naufrage réel qui grâce à
la représentation picturale et l'écriture poétique
devient oeuvre d'art. Semblablement et en duo avec une iconographie de
Martinis ("...faltaron las amarras..."-"...les amarres
manquèrent..."), le poème de Gustavo Mujica "Shatarra
de la mía nave" ("Ferraille de mon navire à moi")
s'impose comme un texte surprenant, innovateur et transgressif qui exploite
de surcroît la métaphore du naufrage d'une manière
très originale. Ces marques sont déjà présentes
dans le titre dont l'hyperbole évidente - "Shatarra de la
mía nave" - avec son écho archaïsant, dénonce
une violence formelle en parfaite cohérence avec la violence conceptuelle
d'un contenu assez désespéré.
Gustavo
Mujica
L'écriture et le discours poétiques de Mujica sont vraiment
corrosifs. Avec une volonté subversive certaine, il s'attaque ici
à la norme linguistique et à l'usage conventionnel que l'on
fait d'elle. Le contenu et la forme du poème sont cependant en
harmonieux équilibre avec la représentation picturale de
Martinis. Celle-ci reproduit l'image d'un résidu ou d'un lambeau
car cela est encore moins qu'un débris, peut-être le dernier
reste des "amarres" d'un navire perdu dans le temps. Et les
vers de Mujica recréent, pour sa part, un monde en perdition, le
naufrage de la civilisation. Et il le fait avec une langue qui n'est que
l'ombre d'elle-même, un système éclaté, déstructuré,
réduit au balbutiement, au cri guttural.
"Shatarra de la mía nave" poétise donc un voyage
et un naufrage. Il y a dans cette oeuvre intraduisible tous les éléments
de la métaphore du naufrage - navire, tripulants, forces élémentaires
et, évidemment, la catastrophe:
Lo mío padre estuvo
emvarcáo
en una nave repleta
qe io tanvién menvarqé
allí lo nauta cantamos
lo éxodo trememundo (21)
Ainsi démarre ou plutôt "largue les amarres" ce
texte étrange et émouvant. Aussi bien l'écriture
que le discours poétique sont ici bel et bien en rupture. La langue
est détournée, volontairement abîmée, renversée,
et cela est d'autant plus frappant que le créateur accumule les
violences syntaxiques, de l'hyperbate archaïsant "lo mío
padre", "qe io tanvién" - les violences orthographiques
et typographiques. Ces procédés formels qui métaphorisent
le chaos et l'incommunicabilité n'empêchent pas cependant
l'intellection textuelle. Dans ces vers est poétisée la
scène du départ d'un voyage, entreprise qui se met en place
sous le signe épique des grands voyages du XVIe siècle,
peut etre aussi, un voyages cosmique.
en esa nave
io partí con miamor
i suegnos con nuevas atmósferas
i vanderas verdes
i tanvien cantaba
i sufría la tempestá magnética
e lo mío camarada eran solidaros
jente esselente (22).
La polysyndète "et" accentue ici l'intention stylistique.
Le poète accumule volontiers l'événementiel et le
psychologique dans une série où la polysyndète met
à égalité les acteurs, les réactions, les
rêves d'un Moi et ses rapports avec les autres, en même temps
qu'elle rend significative la somme d'énoncés tous différents
qu'elle relie, accentuant de la sorte leur polysémie. En effet,
ce voyage est la quête d'un monde nouveau pur et libre où
les "nuevas atmósferas", les "vanderas verdes",
la solidarité et les chants règnent. Faut-il voir là
la quête d'une utopie?
Cependant, le naufrage arrive. C'est d'abord "la tempestá
magnética" ("l'orage magnétique"), et puis,
l'errance dans "locéano desta galasia" ("l'océan
de cette galaxie"), et, finalement, par la réunion insolite
et paradoxale de "l'océan" et "la galaxie",
en fait un bel oxymore, la métamorphose du voyage et du naufrage
maritimes en voyage et naufrage interplanétaires. Simultanément
avec elle le sentiment de détresse et de perdition humaines survient
et envahit le texte:
veses miojo mío llora
veses siento lo sunvido de la nave
e son vosinaso
profondo
qe iluminava la nievla
de lo aerolito
grise (23)
On le comprend bien, l'expérience de la solitude absolue domine
ici et elle rend encore plus bouleversante l'humanité de ce Moi
de venu sensation et perception pures. La symbolique du naufrage cosmique
s'érige ainsi dans le texte. Le discours lyrique devenu pur balbutiement,
la langue en état de désagrégation expriment la déréliction
et la peur du Néant:
io
no sé
si soi lo solo viviente
desta la mía nave qeaora
es la ciudá de lo scorpion
de lo mutante i errumve radiativa
entonces miojo mío llora.
io nostagéo la terra mía
mirando la shatarra de la mía nave
en las puestas de los soles
deste planeta non conquistado (24).
Cette vision finale réellement effrayante, bouleverse. Point de
salut pour le naufragé cosmique. C'est l'horreur du Néant
qui domine. Ici, la réalité poétisée et les
moyens linguistiques - écriture et discours - pour l'exprimer vont
de pair dans son dénuement. Ce monde de destruction, de l'inhumain
où seul survit une conscience, celle du poète, se manifeste
par un langage lui aussi corrodé, détruit, rouillé,
vraiment réduit à l'expression fragmentée, tordue,
brisée du dernier débris. On est ici devant un discours
autistique, retourné vers lui-même, enfermé dans l'incommunicabilité
définitive.
Nous avons dit au début que tous les textes composant Naufragios
(poèmes, iconographies, essais) constituaient en quelque sorte
une hyperbole de la métaphore du naufrage. Nous répétons
cette idée car effectivement, tous ces éléments qui
se constituent séparément dans l'ensemble, avec des formes
différentes, écritures et discours hétérogènes,
auteurs variés, ne sont en fait reliés que par ce fil conducteur
qu'est le naufrage et la condition de débris, de l'épave
qu'ils évoquent. Le moment culminant de l'évolution de cette
métaphore hyperbolique est atteint avec ce poème hors les
normes et douloureux de Gustavo Mujica. Si les autres textes du recueil
placent le naufrage et la métaphore qu'il engendre dans un cadre
normatif bien réglé, Mujica, lui, transgresse toutes les
limites et se situe au-delà, dans une autre conception éthique
et esthétique. Par son écriture et son discours volontairement
déformants et authentiquement désespérés,
il souligne sa différence. Son traitement de la métaphore
est radical et profond. Il n'est d'ailleurs pas tout seul dans ce résultat
car le travail pictural de Luciano Martinis, support visuel de cette poésie
est, lui aussi, profond et radical. Dans cette alliance réussie
se trouve finalement la valeur hyperbolique de Naufragios, dans la fusion
étroite, intégrée entre deux discours et deux écritures
artistiques qui savent mettre en valeur l'autre côté de la
vérité du naufrage.
Les
poèmes d'Elvira Hernández, Tomás Harris et Gustavo
Mujica prouvent l'existence, la richesse, la vivacité, l'importance
de la métaphore du naufrage en tant que composante essentielle
de la poésie chilienne d'aujourd'hui. Les oeuvres de ces trois
poètes soulignent outre la diversité d'emplois de ladite
représentation symbolique, la variété de traitements
scripturaux et de discours poétiques la signifiant. Dans cet ordre
des choses, la métaphore du naufrage cristallise dans la poésie
d'Elvira Hernández comme une structure symbolique qui recrée
un univers à la dérive et une humanité hagarde et
en perdition. Ces traits distinctifs sont rendus par une écriture
d'une sobriété sans emphase, nette, dépouillée
qui laisse ouverte la voie à l'expression d'un discours lyrique
riche en significations. Ce discours, par moments neutre, parfois étrangement
froid, souvent sombre et désespéré, énonce
avec circonspection et retenue le naufrage du monde, le rendant par ce
biais transcendant. Dans la poésie d'Elvira Hernández, les
référents d'une réalité sociale, historique
sont encore reconnaissables et plus ou moins identifiables. Ce n'est pas
toujours le cas avec la poésie de Tomás Harris. Ce poète
qui a fait de l'expérience du naufrage le noyau de sens de son
travail créateur exploite la métaphore en profondeur et
à partir d'une multiplicité de perspectives. Ce traitement
singulier des composantes de la structure symbolique donne comme résultat
une poésie très complexe, souvent énigmatique et
déconcertante. A cela s'ajoute l'exploitation d'un abondant réseau
intertextuel dont la récurrence enrichit les vers avec des citations,
des allusions culturelles, politiques, historiques vraiment diversifiées.
Harris poétise - tout comme Hernández - le naufrage du monde,
d'une civilisation, d'une société. Aussi sceptique qu'Elvira
Hernández, il laisse cependant une possibilité à
l'espoir, le papillon convoqué à la fin de son recueil en
étant la preuve. Pour Gustavo Mujica, par contre, il n'y a pas
d'espoir possible. Il chante le naufrage totalisateur. Dans son discours,
la métaphore éclate et la structure symbolique se transforme
en autre chose. C'est la représentation du chaos définitif
s'appropriant du monde, de la réalité, que Mujica chante.
Pour le représenter, l'artiste n'a d'autre moyen que celui de déstabiliser
la langue. Son poème est expression linguistique, sémantique,
lyrique détruite, corrodée, désarçonnée,
décomposée, réduite à débris, en lambeaux.
C'est de cette langue que naît son discours poétique. Le
cri, le balbutiement, le hurlement, le sanglot, le râle sont là
pour exprimer la désolation, la douleur d'être dans le Néant
du naufrage universel.
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